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Vendredi 25 août 5 25 /08 /Août 21:08

Dans la plus belle ville du monde, il y a la meilleure boulangerie du monde.

Dans la meilleure boulangerie du monde où je me rends comme dans une chapelle tellement j'aime le pain, il y a un monsieur.

Cette boulangerie n'est pas très grande mais il y a toujours, toujours du monde. Et donc, toute une batterie de vendeuses habillées pareilles suivant le jour de la semaine : il y a le jour du cardigan bleu ciel, le jour du top noir, le jour du petit pull blanc à perles.

Et puis, au milieu de toutes les vendeuses, il y a un vendeur.

Je ne connais pas son nom.

Il a toujours le sourire.

En même temps, on pourrait croire que c'est le propre du vendeur en boulangerie.

Je n'y vais pas tous les jours dans la meilleure boulangerie du monde. Parce qu' à peine arrivée chez moi, il n'y a déjà plus de la meilleure baguette du monde. Alors, je fais attention.

Mais, quand j'achète du pain, je l'achète là.

Et il y a toujours le monsieur pour me faire un sourire.

Un jour, j'ai acheté du pain tranché, pour le congeler. Un jour où je m'étais relancée dans mon régime, pour avoir toujours une tranche de pain à faire griller, au cas où.

Comme je suis déterminée et jusqu'au boutiste, j'ai acheté 3 pains tranchés. C'était un week end, je crois.

Le monsieur de la meilleure boulangerie du monde me dit alors :

"Il faut venir à quelle heure ?".

"Ben, à 8h30, comme d'habitude !", je lui réponds.

Evidemment, il avait pensé que pour acheter tout ce pain, je faisais une fête. Non, je ne faisais pas de fête.

Je ne connais pas son nom. Il ne connait pas le mien.

Il est pareil avec tout le monde, évidemment.

Mais, grâce à lui, chaque fois que je sors de cette boulangerie, j'ai le sourire. Parce qu'il est sympa. Parce qu'acheter mon pain dans la plus levalloisienne des boulangeries me donne le sentiment d'appartenir vraiment à cette ville, moi qui n'appartient à personne.

La fois d'après, quand je suis allée acheter monpain, je lui dis, au monsieur :

"Dites donc, je vous ai attendu, l'autre fois !"

"Ben, vous ne m'aviez pas donné le code !", il me répond.

C'était assez longtemps après. Il ne devait pas vraiment se souvenir de l'histoire, mais il a rebondi. Et hop, un sourire !

La dernière fois, il me demande si je ne veux pas un petit croissant avec monpain. Je lui dis "oh non", en lui montrant mes hanches. Il s'arrête, sérieux, et me dit : "oh bah, ça va !". Et hop, un sourire !

Le monsieur de la meilleure boulangerie du monde, il m'appelle "mademoiselle" ou "jeune fille". C'est ça, aussi, qui me donne le sourire. De toute façon, le monsieur de la meilleure boulangerie du monde, les femmes, de 7 à 97 ans, il les appelle "jeune fille" !!

Je sais. Je m'en fiche. Je prends ma petite part du gâteau chaque fois que j'y vais.

Le monsieur de la meilleure boulangerie du monde, je crois qu'il a une autre vie que celle de la boulangerie.

Je l'observe, il m'intrigue, il m'inspire.

Peu à peu, chaque fois, d'un détail à l'autre, dans les 2 ou 3 minutes que dure notre contact, je lui construis une histoire.

Je ne crois pas, le monsieur de la meilleure boulangerie du monde, qu'il soit très branché femmes. Ca me le rend sympathique. D'office.

J'ai observé qu'il avait les ongles longs. Peut être pas tous, je n'ai pas pu réellement bien voir, mais certains, c'est sûr. C'est assez rare pour un homme. Musicien, guitariste, peut être ? Non, ça ne collait pas.

J'y ai repensé.

Et, dans son histoire imaginaire, je suis sûre que le monsieur de la boulangerie est "Artiste"... Au sens Charles Aznavour du terme pour ceux qui connaissent la chanson "comme ils disent". Je ne sais pas pourquoi, le monsieur de la meilleure boulangerie du monde, quand il quitte la boulangerie, je suis sûre qu'il met ses faux cils et ses paillettes et qu'il est artiste de cabaret, travesti. Je suis sûre.

Ce sont les ongles qui m'ont mise sur la voie.

Et puis je l'ai regardé. Et je l'imagine bien, se maquillant, mettant son costume de scène, se produisant devant un public, recevant les applaudissements, hilare et ému.

C'est étrange.

Ce n'est pas péjoratif. C'est même plutôt admiratif, ce que je dis.

Ce monsieur, je le vois dans la lumière. Je le vois avoir une double vie.

Ca me plait ce contraste imaginaire entre l'affabilité de la boulangerie et ses "vous prendrez bien un petit flan !" et la transformation en un personnage fatal.

La dernière fois que je suis allée chercher du pain, je l'ai regardé, j'ai regardé ses ongles et je me suis dit : si ça se trouve, il met du vernis chaque soir et il l'enlève chaque matin avant de venir à la boulangerie. J'ai même cherché une petite trace de vernis rougé écaillé. Je n'en ai pas trouvé. Ca m'a un peu déçue.

Je trouvais ça romanesque cette idée de ne pas être celui que les gens croient, cette façon d'avoir plusieurs vies en une.

Ce monsieur, je le vois entouré d'amis, au milieu de fêtes délirantes. Avec des "ma chérie" et des hommes qui parlent d'eux au féminin. Dans ces communautés où on est quelqu'un pour ses amis.

Avant de revenir, souriant et toujours le mot sympa, au milieu de la boulangerie et de la clientèle proprette de la plus belle ville du monde.

Comme un pied de nez.

Je me trompe, peut être. Il serait fâché de me lire, peut être. Il serait peut être fâché que je lui invente une vie de strass. Il ne s'imagine peut être pas au milieu des faux cils, du rimmel et des perruques. Il ne connait peut être pas l'angoisse de la scène, la frénésie du show, l'ivresse de la musique, l'éternité de l'émotion.

Peut être.

J'ai beaucoup d'imagination, bien sûr.

Mais, au fond, dans la boulangerie, pour avoir le sourire et le mot gentil et rigolo comme ça, je suis sûre qu'il se nourrit de son émotion de la nuit.

J'en suis sûre, cet homme ne dit pas tout.

Peut être est ce que je délire, peut être est que ce monsieur, en sortant de la meilleure boulangerie du monde, ne connait pas d'autre vie que la banalité.

Peut être qu'il est juste sympa et qu'il a les ongles longs parce que ça lui plait et non pour se transformer, la nuit venue, en l'Ange bleu.

Peut être.

Mais ça me plait de lui inventer une vie.

Ca me plait d'imaginer que les gens ne disent pas tout et vont au bout d'eux mêmes.

Ca me plait d'imaginer la vie des gens. De leur dessiner un personnage. De leur préter des bonheurs et des envies.

Je ne lui dirai pas, au monsieur de la meilleure boulangerie du monde, que j'ai inventé sa vie.

Je ne connais pas son nom.

Et c'est mieux comme ça.

Bonsoir.

Par Caro - Publié dans : lapetitevadrouille
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